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Vous avez découvert ce qu’est le processus d’individuation. Vous vous demandez à présent comment le réaliser ? Vous vous attendez à ce que je vous explique les différentes étapes à parcourir ? Détrompez-vous, je ne pourrai pas vous indiquer de méthode précise à suivre pour la simple et bonne raison que c’est votre inconscient qui va vous montrer le chemin.

Je vais, par contre, vous indiquer dans cet article, différentes pistes d’exploration de votre inconscient. Le processus d’individuation peut, en effet, se réaliser par la prise de conscience de ses archétypes, par le développement de ses fonctions psychologiques, par l’analyse de ses rêves ou par l’imagination active. Je vous donnerai un aperçu des différentes voies possibles mais il vous incombera de les explorer et de suivre le chemin indiqué par votre inconscient pour pouvoir espérer développer votre personnalité.

1. Un cheminement individuel imprévisible

Dans mon précédent article, j’ai expliqué que le processus d’individuation permet d’accomplir sa vraie nature, de développer sa personnalité. Ce processus de transformation libère l’être humain de son assujettissement à l’inconscient en prenant conscience de ses contenus psychiques inconscients.

Au risque de vous décevoir, il n’existe pas de méthode indiquant les étapes à suivre dans ce processus de transformation. Une telle méthode serait d’ordre générale et collective, elle serait insuffisante voire inadéquate dans un cas individuel. Le processus d’individuation est, en effet, un processus naturel d’évolution et il ne peut être imposé par une quelconque méthode à appliquer. Celui qui développe sa personnalité suit une évolution inattendue qui procède et découle de ses nécessités intérieures. Il suit sa propre voie et non celle imposée par ses conditionnements familiaux ou sociétaux.

Le processus d’individuation est un cheminement individuel imprévisible car il est personnel et nous ne pouvons le connaître à l’avance. Jung décrit différentes étapes que vivent certains patients sur le chemin de leur individuation mais il ne prétend pas détenir une méthode applicable à tous. C’est, en effet, notre inconscient qui nous indique la voie à suivre. Le processus de transformation est préparé depuis longtemps dans l’inconscient et n’attend qu’à être déclenché.

Le processus psychique commence quand nous nous souvenons que nous avons oublié une partie de nous-même. À ce moment, nous voyons apparaître dans nos rêves des symboles du Soi qui veulent nous communiquer une image de notre personnalité complète. Ces images du Soi, comme le mandala, représentent des anticipations intuitives de notre évolution à venir. Nous devons nous attarder sur ces images afin d’intégrer à la conscience suffisamment de contenus inconscients pour que la conscience puisse effectivement atteindre le niveau d’évolution que ces images nous ont fait entrevoir.

Car le chemin vers la réalisation du Soi est fait de péripéties et comporte de nombreux niveaux à franchir. Nous vivons des choses déconcertantes qui peuvent être désagréables, nous sommes confrontés à la réalité des choses. Mais si nous acceptons de subir pleinement ces sentiments pénibles, nous pouvons nous libérer de notre inconscient et élargir notre conscience. Nous vivons des expériences intérieures intenses qui peuvent avoir un effet durable sur nous-même. Nous sommes sur le chemin de la maturation et d’un approfondissement de notre personnalité.

2. Prendre conscience de ses archétypes

Une des manières de s’individuer consiste à identifier ses archétypes et à se défaire des contenus de l’inconscient collectif. Revenons, tout d’abord, sur ces notions d’archétype et d’inconscient collectif. Jung distingue, en effet, l’inconscient personnel de l’inconscient collectif. L’inconscient personnel renferme toutes les acquisitions de la vie personnelle comme ce que nous refoulons ou oublions. L’inconscient collectif quant à lui renferme tout ce qui n’est pas personnellement acquis, c’est-à-dire les connexions psychiques inconscientes qui n’ont jamais été l’objet de conscience et qui proviennent entièrement de la structure inconsciente de la psyché, comme par exemple les images mythologiques.

L’archétype est une image primordiale, archaïque qui exprime des contenus collectifs inconscients. L’archétype est toujours collectif, c’est-à-dire qu’il est commun à un peuple ou à une époque. Les principaux motifs mythologiques se retrouvent même chez tous les peuples et à toutes les époques. L’archétype a un caractère indéterminé mais une multitude de significations, il constitue une vérité unique et simple qui s’exprime à travers un grand nombre d’images. Ainsi l’anima, la partie passive et féminine de l’homme, et l’animus, la partie active et masculine de la femme, sont des archétypes naturels, des images primordiales qui ont donné naissance aux dieux et aux déesses mythologiques.

La présence d’un archétype dans un rêve, comme par exemple l’image du sorcier ou de la Grande mère universelle, indique que la conscience est soumise à une influence collective inconsciente. Pour pouvoir nous individuer, nous devons éviter de nous identifier aux archétypes. Lorsque nous nous identifions à des archétypes, nous sommes possédé par des contenus inconscients et il en résulte ce que Jung appelle une inflation du Moi. Notre conscience est affaiblie et nous devons la renforcer et la raffermir avant de comprendre et d’assimiler ces contenus inconscients.

Lorsque le Moi est possédé par un archétype, il n’est qu’une figure collective, un masque derrière lequel il ne peut se développer. Le développement de la personnalité requiert une différentiation d’avec la psyché collective pour éviter toute dissolution dans le collectif. Ainsi, la persona est un masque qui dissimule une partie de la psyché collective et donne l’illusion que nous sommes un individu, alors qu’au fond, nous jouons un rôle à travers lequel c’est la psyché collective qui s’exprime.

L’individuation a donc pour but de se libérer des fausses enveloppes de la persona et de la force suggestive des archétypes. Nous devons nous distinguer de nos masques, nous devons faire la distinction entre ce que nous voulons et ce que notre inconscient a tendance à nous imposer afin de découvrir notre « vraie » personnalité. Le processus de transformation se fait par une confrontation réelle avec l’inconscient, ce qui exige un effort conscient et ferme car nous devons être capable de nous opposer à notre inconscient.

3. Développer ses fonctions psychologiques

Une autre manière de s’individuer consiste à développer ses fonctions psychologiques. Jung a, en effet, identifié quatre fonctions de la conscience (pensée, sentiment, sensation et intuition) et deux types d’attitude (extraversion et introversion). Chaque fonction est soit extravertie, soit introvertie, ce qui donne huit types psychologiques.

Nous développons une fonction principale dans notre enfance d’après nos préférences pour telle occupation ou selon notre comportement envers les autres. Enfant, comme adulte, nous avons tendance à faire plus souvent ce que nous faisons bien et à éviter ce que nous réussissons moins bien. Notre tendance naturelle est de reporter sur les autres ce que nous faisons moins bien, ce qui renforce une attitude unilatérale à utiliser notre fonction principale. L’environnement, familial notamment, renforce la tendance unilatérale existante et donc le développement de la fonction principale tandis que les autres fonctions, c’est-à-dire les autres aspects de notre personnalité, déclinent.

À côté de notre fonction principale consciente, nous disposons de deux fonctions auxiliaires relativement conscientes. Comme pendant de la fonction principale, nous avons une fonction inconsciente, la fonction inférieure, qui est l’opposé de la fonction principale, qu’elle complète, compense et équilibre. Si ma fonction principale est l’intuition introvertie, mes fonctions auxiliaires seront la fonction pensée et la fonction sentiment tandis que ma fonction inférieure sera la sensation extravertie. Nous utilisons les quatre fonctions de manière plus ou moins consciente en fonction du développement de notre personnalité.

La fonction inférieure représente la partie méprisée et inadaptée de la personnalité mais elle sert aussi de pont vers l’inconscient, c’est à elle que revient le rôle de fonction libératrice. La fonction inférieure est celle que nous utilisons le moins consciemment, elle est la plus inconsciente et donc sous la dépendance du Soi. La fonction inférieure est la porte par laquelle toutes les images de l’inconscient viennent à la conscience, elle est infiltrée par l’inconscient collectif et elle nous permet ainsi de rétablir la relation entre le conscient et l’inconscient.

Selon Jung, nous pouvons ouvrir l’accès à l’inconscient et à la fonction inférieure en développant d’abord nos  fonctions auxiliaires car celles-ci permettent à la conscience d’être suffisamment préparée à recevoir le choc émotionnel que représente la confrontation avec l’inconscient. Lorsque nous prenons conscience de nos contenus inconscients, les fonctions inconscientes et inférieures se trouvent assimilées au conscient. Notre personnalité se modifie alors sous l’effet de l’accroissement de la conscience.

Le développement de la personnalité se produit donc par la prise de conscience de l’une de ses deux fonctions auxiliaires puis de la fonction auxiliaire opposée avant de pouvoir se confronter à la fonction inférieure. En réalité, le développement de notre fonction inférieure n’atteindra jamais le niveau que nous pourrons atteindre avec nos autres fonctions plus conscientes. Nous devrons en quelque sorte « sacrifier » notre fonction principale et la rabaisser quelque peu afin de pouvoir développer notre fonction inférieure. Lorsque nous parvenons à développer toutes nos fonctions, une attitude nouvelle envers la vie apparaît dans laquelle nous nous servons de toutes nos fonctions sans en privilégier aucune.

4. Analyser ses rêves

Nous allons voir à présent comment concrètement faire surgir les contenus inconscients pour pouvoir en prendre conscience. La manière la plus classique consiste à analyser ses rêves. Cela se fait généralement avec l’aide d’un spécialiste mais il est également possible d’y recourir soi-même bien que l’auto-analyse est exigeante car elle requiert des connaissances approfondies en la matière. Les rêves sont l’autoreprésentation de nos contenus inconscients et constituent l’expression la plus aisément accessible des matériaux inconscients.

Lorsque nous entamons notre processus d’individuation des symboles du Soi surgissent dans les rêves et l’inconscient collectif inonde la conscience et l’emplit de ses archétypes. Ce sont les premières ébauches d’un développement futur de la personnalité qui apparaissent mais elles sont loin de signifier que le Soi est réalisé. À ce moment, il convient de renforcer la conscience afin de ne pas se laisser submerger par les contenus inconscients. La compréhension des archétypes et des symboles, c’est-à-dire des images oniriques, entraîne l’intégration des contenus inconscients et élargit notre conscience.

Pour pouvoir interpréter nos rêves, nous devons dégager les idées principales du songe. Il s’agit de pénétrer jusqu’au sens profond du rêve et ne pas rester à sa surface. Pour ce faire, il est nécessaire de posséder toute une panoplie de concepts grâce auxquels nous pouvons appréhender nos rêves. C’est en cela qu’un spécialiste peut nous aider car un analyste est censé pouvoir comprendre ses propres rêves et par là nous aider à décrypter les nôtres. Il nous aide alors à réunir le conscient et l’inconscient afin de parvenir à une attitude nouvelle, une nouvelle manière de voir.

La bonne interprétation du rêve arrive d’elle-même, de manière intuitive, sans qu’il soit besoin d’y réfléchir. Le rêve et sa juste interprétation sortent de l’inconscient. Ils ont un effet vivifiant sur la conscience et la nourrissent. Chaque fois que nous parvenons à interpréter un rêve, nous unifions un contenu inconscient à la conscience et nous avançons sur le chemin de notre transformation. L’évolution se fait de manière naturelle si nous suivons les indications offertes par les rêves.

Le but du processus d’individuation est de nous séparer des contaminations de l’inconscient grâce à un examen de conscience minutieux qui nous amène à une plus profonde connaissance de nous-même. Quand nous sommes suffisamment avancé dans cette connaissance de nous-mêmes, nous sommes à même de comprendre nos propres rêves et de poursuivre notre développement par nous-même. La confrontation avec nos contenus inconscients conduit à une plus grande réalisation de la conscience et à une intégration croissante de notre personnalité. Au-delà de nos masques, notre « vraie » personnalité se révèle.

5. Pratiquer l’imagination active

Si les rêves ne se produisent pas librement, nous pouvons recourir à une aide artificielle pour faire émerger les contenus inconscients : l’imagination active. Celle-ci constitue une forme particulière de confrontation avec l’inconscient réalisée à travers les symboles. Il s’agit d’exprimer le récit des événements intérieurs à travers différents médiums comme le dessin, la peinture, le modelage, l’écriture, la danse… L’utilisation de ces médiums permet d’opérer la synthèse entre la personnalité consciente et la personnalité inconsciente. L’imagination active offre ainsi la possibilité d’accélérer et d’intensifier le développement de la personnalité.

L’imagination active consiste à prendre un trouble affectif comme point de départ, de se plonger ensuite sans retenue dans cet état émotionnel et de fixer par écrit les fantasmes qui émergent. Étant donné que le trouble émotionnel représente une interférence de l’inconscient, ce qui émerge de ce processus constitue une image des contenus inconscients. Il est également possible d’exprimer l’émotion dans une peinture ou un dessin par exemple. Le fait de laisser libre cours au fantasme permet de produire une image qui inclut à la fois le contenu inconscient et la conscience par sa mise en forme.

Lorsque nous sommes affecté par un malaise général, une sorte d’ennui de nature indéterminée, un vide que nous ne parvenons pas à définir, nous ne disposons pas de point de départ particulier mais nous pouvons en créer un. Le but est de se retrouver dans un état psychique où notre attention critique est suspendue. Il convient en d’autres mots de se débarrasser du flux ininterrompu de nos pensées afin de pouvoir nous concentrer sur notre monde intérieur. Nous pouvons par exemple commencer par une méditation pour ensuite laisser émerger les fantasmes de l’inconscient.

Si nous sommes de type visuel nous aurons tendance à nous concentrer sur les images intérieures qui apparaissent tandis que si nous sommes de type auditif nous entendrons plutôt des paroles intérieures. Nous devrons alors fixer par écrit ce que nous avons observé ou entendu. Si nous sommes de type manuel, nous pouvons exprimer les contenus inconscients dans la matière, à travers le dessin, la peinture, le modelage… Nous pouvons également opter pour le mouvement ou la danse pour exprimer l’inconscient. Dans ce cas, le dessin pourra servir de support à notre mémoire. L’écriture automatique fonctionne aussi très bien.

Chacun réagira différemment lorsqu’il sera confronté aux contenus inconscients produits d’une de ces manières. Nous pouvons privilégier la mise en forme artistique pour nous concentrer sur l’œuvre d’art produite ou préférer comprendre le sens des contenus inconscients à travers leur analyse et leur interprétation intellectuelle. L’idéal serait d’équilibrer ces deux tendances car elles se complètent. La mise en forme esthétique requiert, en effet, la compréhension du sens pour qu’elle puisse porter ses fruits et la compréhension a besoin de la mise en forme artistique pour permettre une compréhension plus intuitive.

L’imagination active permet donc un élargissement de notre conscience grâce à une confrontation avec notre inconscient. La dernière étape de ce processus consiste à appliquer ce que l’imagination active nous a appris dans notre vie quotidienne en intégrant les contenus inconscients mis à jour. L’imagination active permet non seulement de se libérer de manière rapide et efficace de blocages émotionnels mais aussi d’assumer la responsabilité de notre être en accédant à nous-même par nos propres moyens.

6. Conclusion

Le processus d’individuation est un cheminement individuel imprévisible qui se réalise au gré de la prise de conscience de nos contenus inconscients. Nous pouvons prendre conscience des archétypes qui apparaissent dans nos rêves, nous pouvons décrypter les symboles qui émergent lors d’un processus d’imagination active et nous pouvons également développer nos fonctions psychologiques. Ces différentes manières de s’individuer forment un tout et sont complémentaires les unes des autres.

Au fur et à mesure de notre cheminement, nous assimilons de nouveaux contenus inconscients et nous élargissons notre conscience. Nous acquérons ainsi une nouvelle attitude face à la vie qui est mieux adaptée aux circonstances intérieures et extérieures. Mais la vie de l’inconscient se poursuit et produit de nouvelles situations problématiques. Nous devrons alors reprendre le chemin pour nous réadapter car aucune adaptation n’est réalisée une bonne fois pour toutes. La vie demande, en effet, à être continuellement rééquilibrée et notre personnalité à être recentrée en permanence.

Je n’ai pu donner qu’un bref aperçu de ces différentes manières de réaliser le processus d’individuation. Je tenterai d’expliciter chacune d’entre elles dans de prochains articles.

7. Exercice pratique

Pour commencer votre cheminement vers l’individuation, je vous propose d’explorer vos rêves.

Dans un carnet dédié à cet effet, notez vos rêves, avec le plus de détails possibles. Même si vous ne vous souvenez que de bribes de rêves, notez-les. Au plus vous noterez vos rêves, au plus vous parviendrez à vous en souvenir.

Vous pouvez également dessiner vos rêves. En les mettant en forme, d’autres contenus inconscients surgiront.

Tentez ensuite de déceler les thèmes récurrents de vos rêves et de vos dessins. Demandez-vous ce qu’ils peuvent bien vous dire.

Avec le temps, vous parviendrez à trouver la clé de certains rêves. Soyez patient, l’interprétation d’un rêve peut prendre des jours, des mois, voire des années.

Sources de l’article

  • C. G. Jung, Types psychologiques, Georg Editeur S.A., Genève, 1993
  • C. G. Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Éditions Gallimard, 1964
  • Carl Gustav Jung, La psychologie du transfert, Albin Michel, 2023
  • Carl Gustav Jung, L’âme et le soi. Renaissance et individuation, Albain Michel, 2021
  • Marie-Louise von Franz, Psychothérapie. L’expérience du praticien, Éditions Devry, 2014

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